Dans certaines cours d'école, on devine encore le statut social d'une famille à des signes visibles.
La marque des baskets. Le cartable. Les vacances racontées le lundi matin. Le sport pratiqué après l'école. Les anniversaires avec animateur, thème et arche de ballons.
Mais depuis quelques années, un autre détail, plus discret, s'est imposé : le rapport aux écrans.
Qui a un smartphone à 10 ans ? Qui regarde TikTok à la sortie de l'école ? Qui a une tablette dans la voiture, au restaurant, dans le lit ? Qui a des activités chaque soir ? Qui a des parents disponibles pour accompagner les devoirs, proposer un jeu, sortir au parc, lire une histoire ? Et qui, au contraire, a un écran qui fait office de relais quand il n'y a personne d'autre pour tenir la fin de journée ?
Il y a ici une ironie mordante.
Autrefois, être "branché" signalait un certain statut. Avoir l'ordinateur familial, la console, le lecteur DVD, puis le premier smartphone, c'était souvent être du côté de l'accès, de la modernité, du capital technologique.
Aujourd'hui, dans certains milieux, c'est presque l'inverse : être capable de débrancher devient un signe de privilège.
Moins d'écrans. Plus de livres. Plus d'activités. Plus de nature. Plus de temps adulte. Plus d'encadrement. Plus de "slow parenting". Tout cela a l'air d'un choix éducatif. Mais derrière le choix, il y a souvent des ressources.
La question devient donc moins morale que sociale : et si le temps d'écran des enfants était devenu un indicateur de classe ?
La Génération Alpha, ou l'enfance dans un monde-interface
La Génération Alpha désigne généralement les enfants nés à partir de 2010, même si les bornes varient selon les sources.
C'est la première génération à grandir entièrement dans un monde où le smartphone est banal, où la vidéo en ligne est une norme culturelle, où l'école, les loisirs, les amis, les devoirs, la famille et parfois même l'ennui passent par des interfaces.
Dans l'imaginaire collectif, "Gen Alpha" rime souvent avec "iPad kids". L'expression est caricaturale, parfois méprisante. Elle réduit des enfants à leurs usages numériques, comme si ces usages étaient nés dans le vide.
Mais l'écosystème, lui, est bien réel.
Les écrans ne sont plus seulement un loisir. Ils sont devenus une infrastructure. On y apprend, on s'y distrait, on y communique, on y attend, on y mange parfois, on y voyage, on y calme les crises, on y remplit les blancs.
Et c'est précisément là que la question sociale surgit : quand un objet devient une infrastructure, ne pas y être exposé peut être un choix. Mais ce choix demande souvent des moyens.
Ce que disent les données : les écrans ne sont pas distribués également
Les enquêtes de Common Sense Media, organisation américaine qui mesure régulièrement les usages médiatiques des enfants et adolescents, montrent des écarts nets selon les revenus des foyers.
Dans son rapport 2025 sur les enfants de 0 à 8 ans, basé sur des données de 2024, Common Sense Media indique que les enfants de 8 ans et moins passent en moyenne 2 h 27 par jour avec des médias sur écran. Mais cette moyenne cache un écart social important : les enfants de foyers gagnant moins de 50 000 dollars par an passent environ deux fois plus de temps devant les écrans que ceux de foyers gagnant 100 000 dollars ou plus : 3 h 48 contre 1 h 52 par jour.
Chez les plus grands, l'écart existe aussi. Dans le rapport Media Use by Tweens and Teens, 2021, publié en 2022, Common Sense Media observe que les 8-12 ans passent en moyenne 5 h 33 par jour avec des médias sur écran de divertissement, et les 13-18 ans 8 h 39. Le rapport précise que ces chiffres additionnent différentes activités sur écran et ne signifient pas forcément que ces heures sont toutes exclusives d'autres activités.
Surtout, les différences selon le revenu familial sont frappantes. Chez les 8-12 ans, les enfants de foyers à faibles revenus passent 3 h 11 de plus par jour avec des médias sur écran que ceux de foyers à hauts revenus. Chez les 13-18 ans, l'écart est de 2 h 03. Dans le détail, les 8-12 ans des foyers les plus modestes atteignent 7 h 32 par jour, contre 4 h 21 dans les foyers les plus aisés ; chez les 13-18 ans, 9 h 19 contre 7 h 16.
Ces chiffres ne disent pas : "les parents modestes sont de mauvais parents".
Ils disent autre chose, beaucoup plus important : l'exposition aux écrans n'est pas répartie uniformément.
Et dès lors, la vraie question n'est plus seulement : "combien de temps d'écran ?"
La vraie question devient : pourquoi certains enfants ont-ils plus d'écrans que d'autres ?
Le temps est une ressource inégalitaire
Il y a une explication simple, presque brutale : le temps est une ressource sociale.
Dans les foyers où l'on cumule plusieurs emplois, où les horaires sont atypiques, où l'on rentre tard, où l'on n'a pas de relais, où la fatigue écrase la fin de journée, l'écran devient un outil d'organisation.
Il occupe. Il calme. Il "tient" l'enfant pendant qu'on prépare le dîner, qu'on s'occupe d'un petit frère, qu'on répond à un message professionnel, qu'on trie le linge, qu'on reprend son souffle.
On peut faire semblant de ne pas le voir. Mais beaucoup de parents connaissent cette scène.
Le téléphone posé sur la table pour gagner dix minutes. Le dessin animé lancé pour éviter l'explosion. La tablette donnée dans la voiture, au restaurant, dans une salle d'attente, parce qu'on n'a plus l'énergie d'arbitrer, d'expliquer, de contenir.
Dans les discours éducatifs, ces moments sont souvent regardés comme des renoncements. Dans la vraie vie, ils sont parfois des stratégies de survie.
À l'inverse, réduire fortement les écrans suppose souvent d'avoir autre chose à proposer : de l'espace, des livres, des jeux, des sorties, un adulte disponible, une activité extrascolaire, une nounou, des grands-parents proches, un logement où l'enfant peut jouer sans rendre tout le monde fou.
Dit autrement : "moins d'écrans" ne signifie pas toujours "plus de volonté".
Cela signifie parfois simplement "plus de ressources".
Encadrer les écrans demande aussi du capital
Le temps n'est pas la seule ressource en jeu. Il y a aussi la capacité à encadrer les usages.
Limiter les écrans ne consiste pas seulement à dire non. Il faut connaître les plateformes, comprendre les risques, régler les paramètres, installer des limites cohérentes, discuter, accompagner, expliquer, tenir la règle, la répéter, supporter les conflits qu'elle déclenche.
C'est un travail.
Et ce travail demande de l'énergie mentale, des compétences numériques, de la disponibilité, parfois même une confiance suffisante dans les outils pour ne pas être dépassé.
Les travaux de Sonia Livingstone et de chercheurs associés à la London School of Economics soulignent que les inégalités numériques ne concernent pas seulement l'accès aux appareils, mais aussi les compétences, les usages, l'accompagnement parental et la manière dont les familles peuvent soutenir les enfants dans l'environnement numérique. Dans un rapport de 2019 sur les inégalités dans l'accompagnement numérique des enfants, les chercheurs notent que les parents plus favorisés socialement ou plus diplômés sont souvent avantagés dans leurs usages et leurs compétences numériques.
Une étude publiée en 2025 par Ellen Helsper, Giuseppe Veltri et Sonia Livingstone montre également que les parents qui se sentent plus capables de gérer les risques en ligne et disposent de compétences numériques plus larges sont davantage impliqués dans la médiation des activités numériques de leurs enfants. (Sage Journals)
Ce point est essentiel.
Le sujet n'est pas seulement combien de temps l'enfant passe devant l'écran. C'est aussi comment ce temps est vécu : seul ou accompagné, passif ou actif, subi ou choisi, discuté ou silencieux, régulé ou laissé en roue libre.
Or cette médiation parentale est elle aussi traversée par les inégalités.
Pour certains parents, limiter les écrans n'est pas d'abord une conviction éducative. C'est un luxe logistique.
Le numérique, entre opportunité et reproduction des inégalités
Il faut éviter un contresens : le numérique n'est pas seulement un problème.
Pour certains enfants, il est aussi une fenêtre. Une source d'apprentissage. Un accès à des contenus qu'ils n'auraient pas autrement. Un outil de création, de communication, de curiosité.
L'OCDE rappelait en 2025 que les ressources numériques peuvent offrir aux enfants et adolescents des occasions d'apprendre et de créer. Mais l'organisation souligne aussi que les adolescents issus de milieux socio-économiques favorisés sont plus susceptibles d'utiliser les ressources numériques pour apprendre en dehors de l'école que leurs pairs issus de milieux moins favorisés. (OECD)
C'est peut-être là que se joue la nouvelle fracture.
Pas seulement entre ceux qui ont accès au numérique et ceux qui n'y ont pas accès. Mais entre ceux qui peuvent transformer le numérique en capital culturel, et ceux qui le reçoivent surtout comme occupation, distraction ou compensation.
Un même écran peut servir à apprendre une langue, monter une vidéo, chercher une information, écrire, créer. Ou à scroller seul pendant deux heures parce qu'il n'y a pas d'alternative accessible.
Même objet. Effet social différent.
La fracture numérique contemporaine n'est donc plus seulement une question d'équipement. C'est une question d'usage, d'accompagnement et de contexte familial.
Quand la "bonne parentalité" devient une injonction de classe
Si le débat sur les écrans provoque autant de malaise, c'est parce qu'il est trop souvent formulé comme une question morale.
Comme si chaque famille partait du même endroit. Comme si chaque parent disposait du même temps, du même logement, de la même énergie, de la même sécurité professionnelle, du même réseau d'aide, du même capital culturel.
Le discours dominant glisse alors vers une faute individuelle : "Si l'enfant est trop sur son téléphone, c'est que les parents n'ont pas fait leur travail."
Mais quand un parent ne peut pas se permettre de payer une nounou, de refuser des heures supplémentaires, de rentrer avant 19 h, d'habiter un logement plus grand, d'inscrire son enfant à trois activités, ou simplement de passer une heure entière à accompagner la transition entre école, devoirs, repas et coucher, l'écran devient autre chose.
Un amortisseur social.
Pas un renoncement. Un filet.
C'est cela qu'il faut accepter de regarder.
Dans beaucoup de foyers populaires ou modestes, le temps d'écran n'est pas toujours un choix éducatif. C'est une solution contrainte. Une solution bricolée dans un contexte où l'on manque de temps, de relais, d'espace ou d'énergie.
Et si l'on oublie cela, chaque recommandation devient une injonction impossible.
"Faites moins d'écrans." Très bien. Mais avec quel temps ? Quelle aide ? Quel argent ? Quelle pièce en plus ? Quelle disponibilité mentale ? Quel adulte pour prendre le relais quand la journée déborde ?
Moins d'écrans = plus de capital
Réduire drastiquement le temps d'écran suppose souvent plusieurs conditions.
Un adulte disponible en fin de journée. Une certaine stabilité d'horaires. Un logement qui permet autre chose que l'occupation passive. Des alternatives accessibles : livres, jeux, sorties, sport, activités. Un réseau d'aide. Et souvent, un revenu suffisant pour absorber la perte de temps ou d'énergie que l'écran permettait jusque-là de compenser.
Autrement dit : moins d'écrans = plus de capital.
Capital économique, bien sûr. Mais aussi capital temporel, capital culturel, capital spatial, capital émotionnel.
C'est cette équation que le débat public refuse souvent de formuler.
On parle du téléphone de l'enfant. On parle de la tablette. On parle de TikTok, de YouTube, de Roblox, des dessins animés, du contrôle parental. Mais on parle beaucoup moins du parent qui rentre épuisé, de l'appartement trop petit, du mercredi sans mode de garde, du coût des activités, de l'absence de relais familiaux, des horaires décalés, du travail qui déborde dans la cuisine.
Or l'écran s'installe rarement seul. Il entre par les failles de l'organisation sociale.
Repenser les écrans comme un sujet politique
Si l'on veut réduire la dépendance aux écrans chez les enfants, il ne suffira pas de produire des chartes familiales, des recommandations sanitaires ou des campagnes de sensibilisation.
Tout cela peut aider. Mais cela ne suffira pas.
Il faudra aussi parler du travail. Du coût de la vie. De l'accès aux modes de garde. Des horaires des parents. De la qualité des logements. Des espaces publics disponibles pour les enfants. Du prix des activités. De la place réelle que notre société laisse aux familles pour élever des enfants sans déléguer une partie de la fatigue aux écrans.
C'est moins confortable, évidemment.
Parce que cela oblige à déplacer le regard.
Le problème n'est plus seulement dans la main de l'enfant. Il est dans l'organisation de nos vies.
Et c'est peut-être pour cela que nous préférons parfois parler de "temps d'écran" plutôt que de temps tout court. Le temps d'écran se mesure. Le manque de temps, lui, accuse toute une société.
Débrancher n'est pas donné à tout le monde
La parentalité hors ligne est en train de devenir une nouvelle distinction sociale.
Pouvoir dire "chez nous, pas d'écran la semaine" suppose souvent que quelque chose d'autre tienne la maison. Une présence. Une organisation. Une sécurité. Un relais. Une stabilité.
Cela ne signifie pas que seules les familles aisées peuvent poser des limites. Heureusement non. Des parents de tous milieux inventent des règles, bricolent des rituels, tiennent des cadres avec une force admirable.
Mais cela signifie que ces règles n'ont pas le même coût selon les familles.
Dans certains foyers, couper l'écran libère du temps. Dans d'autres, il révèle immédiatement tout ce qui manque.
Voilà pourquoi le sujet doit être traité avec prudence.
Nous pouvons, bien sûr, défendre une enfance moins capturée par les écrans. Nous pouvons chercher à protéger l'attention, le sommeil, le jeu libre, la lecture, la conversation, l'ennui. Nous devons même le faire.
Mais sans transformer cette ambition en tribunal silencieux contre les parents les plus contraints.
Car le vrai luxe, aujourd'hui, n'est peut-être pas d'avoir le dernier écran. C'est de pouvoir s'en passer.
Questions fréquentes
Le temps d'écran des enfants dépend-il du milieu social ? Les données le suggèrent nettement. Selon Common Sense Media (2025), les enfants de 8 ans et moins issus de foyers gagnant moins de 50 000 $ par an passent environ deux fois plus de temps devant les écrans que ceux de foyers à 100 000 $ ou plus (3 h 48 contre 1 h 52 par jour). Des écarts comparables existent chez les 8-18 ans.
Pourquoi les enfants de familles modestes ont-ils souvent plus d'écrans ? Moins par manque de volonté éducative que par contrainte de ressources. Quand les horaires sont atypiques, les relais rares et la fin de journée épuisante, l'écran devient un outil d'organisation — un « amortisseur social » plutôt qu'un choix. Réduire les écrans suppose d'avoir autre chose à proposer (temps adulte, espace, activités, aide), c'est-à-dire du capital.
Réduire les écrans est-il réservé aux familles aisées ? Non — des parents de tous milieux posent des limites avec succès. Mais ces limites n'ont pas le même coût selon les familles : dans certains foyers, couper l'écran libère du temps ; dans d'autres, cela révèle immédiatement ce qui manque. Le sujet est donc autant social et politique qu'éducatif.
Sources
-
Common Sense Media (2025). The Common Sense Census: Media Use by Kids Zero to Eight (données 2024). https://www.commonsensemedia.org/research/the-2025-common-sense-census-media-use-by-kids-zero-to-eight
-
Common Sense Media (2022). The Common Sense Census: Media Use by Tweens and Teens, 2021. (Sous-chiffres par revenu à recouper sur le PDF du rapport.)
-
Helsper, E. J., Veltri, G. A., & Livingstone, S. (2025). Parental mediation of children's online risks: The role of parental risk perception, digital skills and risk experiences. New Media & Society. DOI : 10.1177/14614448241261945
-
Livingstone, S., et al. (2019), London School of Economics — rapport sur les inégalités dans l'accompagnement numérique des enfants. (Titre et URL exacts à confirmer avant publication.)
-
OCDE (2025) — sur les ressources numériques et l'écart socio-économique dans l'usage d'apprentissage. (Rapport exact à préciser.)