Et si le problème du smartphone n'était pas seulement l'écran… mais le fait que chaque parent doive résister seul ?
Une donnée pour commencer : dans les écoles où au moins 20 % des familles se sont engagées ensemble à retarder le premier smartphone jusqu'à 14 ans, les besoins sociaux, émotionnels et de santé mentale enregistrés par les écoles ont diminué d'environ 8 % en deux ans, par rapport à des écoles comparables.
Voici l'histoire de cette étude — et pourquoi elle change le débat.
« Tout le monde en a un sauf moi » : le vrai prix du refus
Cette phrase résume à elle seule une grande partie du problème du smartphone chez les enfants. Car beaucoup de parents ne sont pas convaincus qu'un enfant de 9, 10 ou 11 ans ait besoin d'un smartphone. Ils ont simplement peur du prix social du refus : être celui qui ne participe pas au groupe WhatsApp, qui ne connaît pas la conversation de la veille, qui devient « différent ».
C'est exactement le problème auquel s'est attaqué Smartphone Free Childhood, un mouvement britannique lancé en 2024. Son « Parent Pact » propose aux familles d'une même école de s'engager publiquement à attendre au moins 14 ans avant le smartphone, et 16 ans avant les réseaux sociaux — précisément les deux normes que Jonathan Haidt défend dans Génération anxieuse. L'engagement est volontaire et non contraignant. Son véritable objectif est ailleurs : permettre aux parents de voir qu'ils ne sont pas seuls.
En deux ans, l'initiative a pris une ampleur considérable. Début 2026, plus de 165 000 parents répartis dans plus de 15 600 écoles britanniques avaient signé. Cette mobilisation a involontairement créé quelque chose de rare en sciences sociales : une sorte d'expérience grandeur nature. Et un économiste a décidé de l'étudier.
12 000 écoles à la loupe : le seuil des 20 %
Le résultat est encore préliminaire, mais il déplace profondément la question : pour protéger les enfants, il ne suffirait peut-être pas de fixer des règles à la maison. Il faudrait changer la norme autour d'eux.
Gregory F. Veramendi, professeur associé d'économie à Royal Holloway, University of London, a analysé les données de plus de 12 000 écoles primaires publiques anglaises. Il a utilisé une méthode dite de « difference-in-differences » appariée : les écoles fortement engagées ont été comparées avec des écoles qui présentaient, avant 2024, des niveaux similaires de difficultés de santé mentale, de taille et de contexte socio-économique, mais où très peu de familles avaient adhéré au pacte.
Et un seuil apparaît. Dans les écoles où au moins une famille sur cinq avait signé l'engagement, les besoins en « social, emotional and mental health » — c'est-à-dire les troubles comportementaux, émotionnels ou psychiques nécessitant un accompagnement éducatif particulier — ont diminué d'environ 8 % par rapport aux écoles comparables. Et ce, avec seulement 20 % des parents engagés. Imaginez si c'était 80 %…
La contre-preuve : un indicateur totalement indépendant
Mais une difficulté demeurait : et si les écoles particulièrement mobilisées avaient simplement changé leur manière d'identifier ou de déclarer les difficultés des élèves ?
Le chercheur a donc cherché un indicateur complètement indépendant. Il s'est tourné vers les demandes d'allocations britanniques pour handicap psychiatrique chez les enfants, examinées par le Department for Work and Pensions.
Résultat : dans les mêmes communautés à forte adhésion, ces demandes ont diminué d'environ 6 % par rapport aux communautés comparables. Deux systèmes administratifs différents. Deux modes de décision différents. Une évolution dans la même direction.
Les effets apparaissent par ailleurs plus importants chez les enfants de 5 à 10 ans — précisément ceux qui étaient les moins susceptibles d'avoir déjà un smartphone lorsque le mouvement a commencé. Et plus le nombre de parents signataires augmente, plus l'effet estimé est important.
Le smartphone est aussi un problème de coordination
Le résultat le plus intéressant de cette étude n'est peut-être même pas médical. Il est social.
Pendant des années, nous avons traité le smartphone comme une décision familiale individuelle. Chaque parent devait fixer son âge idéal. Résister à la pression. Installer des contrôles parentaux. Expliquer pourquoi « chez nous, c'est différent ». Puis recommencer le lendemain.
Le Parent Pact part d'une intuition inverse : le smartphone est aussi un problème de coordination. Un parent peut vouloir attendre et céder malgré tout parce que dix camarades de classe sont déjà équipés. Mais si cinq, dix ou vingt familles annoncent ensemble qu'elles attendront, le coût du refus change.
L'enfant n'est plus « celui qui n'a pas de téléphone ». Il devient l'un de ceux qui n'en ont pas. C'est exactement ce qu'a réussi, à l'échelle d'une ville, Greystones, en Irlande, avec son pacte « It Takes a Village ».
Pourquoi interdire le téléphone à l'école ne suffit pas
Et cela change aussi le débat sur les interdictions à l'école. Depuis plusieurs années, les gouvernements multiplient les restrictions sur l'usage du téléphone dans les établissements. Mais un smartphone interdit entre 8 h 30 et 16 h reste un smartphone possédé à 16 h 01.
La stratégie étudiée ici est différente : elle ne cherche pas seulement à limiter l'utilisation du téléphone pendant les cours. Elle retarde sa possession. C'est une nuance considérable.
Parce qu'à dix ans, le besoin parental est souvent parfaitement légitime : pouvoir joindre son enfant. Mais ce besoin de communication n'implique pas nécessairement un accès à TikTok, YouTube, Snapchat, un navigateur Internet et des notifications permanentes. (Sur cette question, lire aussi : à quel âge donner un premier téléphone à son enfant ?)
Être joignable sans être connecté en permanence
C'est précisément pour cette zone intermédiaire que des solutions comme Combiné, mais aussi certains téléphones simples ou objets communicants sans réseaux sociaux, deviennent intéressantes : elles dissocient deux choses que le smartphone avait fini par fusionner — être joignable et être connecté en permanence.
Retarder le smartphone ne signifie donc pas nécessairement retarder l'autonomie. Cela peut signifier l'organiser autrement.
Que personne n'ait à dire non seul
Le smartphone a longtemps été présenté comme une affaire privée : à chaque famille de fixer ses règles, son âge, ses limites. Mais les premiers résultats britanniques racontent autre chose. Quand une technologie devient une norme de groupe, le vrai pouvoir n'est plus seulement dans la décision individuelle, mais dans la capacité des parents à décider ensemble.
Retarder le smartphone ne signifie pas refuser l'autonomie, ni fantasmer un retour à une enfance sans technologie. Cela peut simplement vouloir dire remettre des étapes là où nous avions fini par tout donner d'un coup : d'abord pouvoir appeler, se déplacer, prendre confiance, avec des solutions intermédiaires adaptées.
Parce qu'au fond, aucun parent ne devrait avoir à choisir entre protéger son enfant et l'empêcher d'appartenir au groupe.
Le changement le plus puissant n'est peut-être pas de réussir à dire non plus fort. C'est de faire en sorte que personne n'ait à le dire seul.
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