On se souvient assez précisément de cet âge-là.
Dix ans. Onze ans. Ce moment bizarre où l'on grandit sans savoir encore dans quelle direction. Trop grande pour les rayons enfants avec leurs licornes brodées, leurs paillettes sages et leurs imprimés de petite fille. Trop petite pour les rayons ados avec leurs jeans taille basse, leurs tops moulants et leurs injonctions à devenir déjà quelqu'un.
Et pourtant, quelque part entre Claire's, Jennyfer, Pimkie, les pages de Fan 2, les magazines OK! ou Girls, les héroïnes de Totally Spies et les looks colorés de Disney Channel, il existait un endroit qui nous ressemblait.
Un entre-deux.
Un monde un peu kitsch, un peu maladroit, parfois franchement discutable, mais qui avait au moins le mérite de reconnaître une chose : entre 8 et 13 ans, on n'est ni une enfant, ni une adolescente accomplie, ni une femme miniature.
On est autre chose.
Aujourd'hui, cet endroit semble avoir disparu.
Et ce n'est pas anodin.
La préadolescence, un âge inventé par le marché… mais pas seulement
La préadolescence, que le monde anglophone appelle souvent le "tween" — contraction de between, entre deux âges — est d'abord un concept marketing. Le terme a servi à désigner une nouvelle cible : ces enfants de 8 à 13 ans qui ne se reconnaissaient plus tout à fait dans l'enfance, mais n'étaient pas encore entrés dans l'adolescence.
À partir des années 1990, cette catégorie devient un territoire commercial puissant : vêtements, accessoires, magazines, séries, musique, beauté, papeterie, chambres, sacs, bracelets, gloss, posters.
On peut évidemment critiquer cette création d'un âge par l'industrie. Il y a quelque chose de profondément ambigu dans le fait de découper l'enfance en segments pour mieux vendre. Mais il faut reconnaître ce que cette logique a aussi produit, presque par accident : des espaces culturels dédiés.
Des espaces qui disaient à ces filles : vous avez votre esthétique. Vos références. Vos héroïnes. Vos objets. Votre manière d'être grandes sans être adultes.
C'était imparfait. Mais c'était un monde.
Et un monde, à cet âge-là, c'est beaucoup.
S'habiller, ce n'est jamais seulement s'habiller
On sous-estime souvent l'importance des vêtements à cet âge.
Un bracelet choisi chez Claire's, un t-shirt à message chez Jennyfer, une paire de Converses hautes, une montre Baby-G rose, un sac trop petit pour être pratique mais assez voyant pour devenir une déclaration : tout cela n'était pas seulement de la consommation.
C'était de l'expérimentation identitaire.
Le psychologue Erik Erikson a décrit l'adolescence comme une période centrale de construction de l'identité. Plus tard, James Marcia a précisé cette idée en montrant que l'identité se construit notamment par exploration et engagement : on teste, on essaie, on rejette, on adopte. On se cherche avant de se fixer. Cette exploration peut concerner les valeurs, les goûts, les amitiés, les croyances, mais aussi l'apparence.
À 11 ans, choisir un style, ce n'est donc pas superficiel.
C'est dire quelque chose de soi avant même de savoir le formuler. C'est essayer une version possible de soi-même. C'est jouer à être grande, sans vouloir nécessairement devenir adulte tout de suite.
La mode préado servait à cela : elle offrait un terrain d'essai.
Pas toujours élégant. Pas toujours subtil. Mais suffisamment codé pour permettre aux filles de bricoler leur identité sans être projetées directement dans les codes de séduction adultes.
Et c'est précisément ce terrain qui s'est effondré.
Le terrain a été rasé
Rien ne s'est passé brutalement.
Il n'y a pas eu un jour où quelqu'un a annoncé : "Désormais, les préadolescentes n'auront plus de monde à elles."
Le glissement a été progressif. Presque silencieux.
Les marques spécialisées ont disparu, se sont affaiblies ou ont grandi avec leurs clientes. Les magazines jeunesse qui fabriquaient une culture commune ont perdu leur influence. Les chaînes comme Disney Channel, qui proposaient encore des personnages de 12 ans vivant des aventures de 12 ans, ont migré vers des plateformes où tout se mélange : contenus pour enfants, contenus pour ados, contenus adultes, influence, beauté, luxe, humour, sexualisation, performance.
À la place, il reste souvent deux options.
Rester dans l'enfance. Ou basculer dans l'adulte.
Rien entre les deux.
On demande aux filles de 10 ou 11 ans de choisir entre le sweat à motif bébé et le crop top pensé pour des corps plus âgés. Entre les licences enfantines et les silhouettes de jeunes femmes. Entre "trop petite" et "déjà grande".
Comme si la préadolescence était devenue un âge sans rayon, sans imaginaire, sans langage.
Un âge fantôme.
Quand le vide se remplit par le haut
Les préadolescentes ne restent pas immobiles dans ce vide.
Elles regardent autour d'elles.
Et ce qu'elles voient, massivement, ce sont les codes des plus grandes : célébrités stylisées par des équipes professionnelles, influenceuses adultes, esthétiques TikTok, silhouettes de luxe, routines beauté, soins anti-âge, contouring, gloss, skincare, retinol, haul, unboxing, "clean girl", "old money", "coquette", "that girl".
Le phénomène des "Sephora kids" n'est pas une anomalie. C'est un symptôme.
Depuis 2024, plusieurs médias et professionnels de santé ont documenté l'arrivée de très jeunes filles, parfois âgées de 9 à 12 ans, dans les rayons beauté, attirées par des produits promus sur TikTok ou par des marques populaires auprès des adultes. Des dermatologues alertent notamment sur l'usage de produits non adaptés à la peau des enfants, comme certains actifs anti-âge ou exfoliants puissants.
Mais réduire ce phénomène à une "mauvaise influence" serait trop facile.
Car lorsqu'on ne crée pas d'espace pour elles, les préadolescentes investissent les nôtres.
Non par précocité naturelle. Non parce qu'elles seraient "plus mûres". Non parce que "les filles d'aujourd'hui veulent grandir trop vite".
Mais parce qu'on ne leur a pas laissé d'autre option culturellement désirable.
Quand on retire l'étape intermédiaire, les enfants sautent directement à la suivante.
Ce que produit la sexualisation précoce
Il faut ici être précis.
S'intéresser à la mode, au maquillage, aux soins ou à son apparence n'est pas un problème en soi. Les filles ont le droit d'expérimenter leur style, de jouer avec les vêtements, de se déguiser, d'aimer le rose, le noir, les paillettes, le gloss ou les baskets énormes. Le sujet n'est pas de surveiller chaque désir esthétique comme s'il était suspect.
Le problème commence lorsque l'offre disponible leur propose essentiellement des codes d'adultes. Plus précisément : des codes de séduction adulte.
En 2007, l'American Psychological Association a publié le rapport de sa Task Force on the Sexualization of Girls. Le rapport soulignait que la prolifération d'images sexualisées de filles et de jeunes femmes dans les médias, la publicité et les produits culturels pouvait être nuisible à l'image de soi, au rapport au corps et au développement sain des filles.
En 2019, Sharon Lamb et ses collègues sont revenues sur ces débats en répondant aussi aux critiques adressées au rapport initial. Elles rappellent que les recherches récentes continuent de relier l'exposition à des images objectifiantes à une plus grande objectification des femmes et à des attitudes sexistes, tout en invitant à éviter les lectures simplistes ou moralisatrices.
Ce point est important.
Il ne s'agit pas de dire aux filles : "Couvre-toi." Il ne s'agit pas de transformer les vêtements en police morale. Il ne s'agit pas de faire porter aux enfants le poids du regard adulte.
Il s'agit de demander au marché pourquoi il propose si peu d'options à cet âge. Pourquoi tant de vêtements semblent choisir à leur place entre infantilisation et sexualisation. Pourquoi le droit d'avoir l'air de son âge est devenu si difficile à exercer.
Et nous, parents, on se retrouve à arbitrer dans ce désert.
Trop sage ou trop provocante. Trop bébé ou trop grande. Trop colorée ou trop sexy. Comme si ces deux cases étaient les seules disponibles.
Le problème n'est pas individuel. Il est culturel.
On nous répète qu'on protège nos enfants. Qu'on les préserve. Qu'on fait attention.
Et en même temps, sans vraiment nous en rendre compte, nous leur avons retiré quelque chose d'essentiel : un espace culturel qui leur appartenait.
Le paradoxe est cruel. La préadolescence a été construite comme segment de consommation, puis abandonnée dès que d'autres marchés sont devenus plus puissants, plus rapides, plus rentables. Les plateformes ont avalé les magazines. Les tendances ont remplacé les univers. Les algorithmes ont remplacé les rédactions. Les marques ont suivi les consommatrices vers le haut.
Résultat : les filles de 10, 11, 12 ans ne disparaissent pas. Elles disparaissent seulement de l'offre qui leur était destinée.
Elles existent toujours, bien sûr. Mais elles sont invitées à se projeter ailleurs : dans des codes adolescents ou adultes, dans des esthétiques pensées par des femmes plus âgées, dans des produits et des gestes qui ne leur étaient pas destinés.
Pas de grande décision. Pas de débat public. Pas de scandale.
Juste un glissement.
Et au bout du glissement, une question très simple : où va une fille de 11 ans quand le monde ne lui propose plus d'être 11 ans ?
Ce qu'on peut faire, collectivement
Il n'y a pas de solution purement individuelle à un problème structurel.
On ne réglera pas cela seulement en trouvant "la bonne marque", en interdisant TikTok, ou en répétant aux filles qu'elles sont trop jeunes pour ceci ou trop grandes pour cela.
Ce que l'on peut faire, d'abord, c'est nommer.
Dire à nos enfants qu'il est normal de ne pas toujours se reconnaître dans ce qu'on leur propose. Que le malaise ne vient pas forcément d'elles. Que si elles ne savent pas où se mettre à 11 ans, ce n'est pas parce qu'elles sont compliquées, capricieuses ou "entre deux". C'est aussi parce que le marché a cessé de leur garder une place.
On peut aussi valoriser ce qui existe encore.
Les livres, les séries, les personnages, les créatrices, les marques et les univers qui parlent aux 10-13 ans sans les infantiliser ni les projeter dans la séduction adulte. Les espaces qui acceptent cet âge pour ce qu'il est : instable, drôle, intense, changeant, maladroit, brillant.
On peut exiger, en tant que consommateurs, une offre qui respecte cette période.
Des vêtements qui permettent d'explorer sans singer les adultes. Des médias qui racontent des préadolescentes sans les rendre ridicules. Des récits où l'amitié, l'humour, l'ambition, la peur, le corps qui change, la loyauté, la jalousie, la honte, la fierté, la créativité existent autrement que comme des préambules à la séduction.
Il ne s'agit pas de recréer exactement notre enfance.
Il s'agit de reconstruire un monde pour la leur.
Réhabiliter l'âge ingrat
Alors oui, nous pouvons plaider pour une réhabilitation en bonne et due forme.
Réhabiliter Claire's et ses bracelets en plastique qui teignaient les poignets en vert. Réhabiliter les pages mode de OK! Magazine avec leurs looks "comment porter le jean à la cheville". Réhabiliter Jennyfer, les t-shirts à message un peu nuls, les Converses hautes, les sacs trop petits, les barrettes papillon, les journaux intimes à cadenas, les gloss qui collaient aux cheveux et la montre Casio Baby-G rose que l'on portait avec une fierté absolue.
Oui, il y a de la nostalgie.
Mais pas seulement.
Il y a aussi une conviction.
Ces espaces un peu kitsch, un peu maladroits, avaient compris quelque chose d'important : entre 8 et 13 ans, on n'est pas une petite enfant attardée, ni une femme en miniature.
On est un âge à soi.
Un âge de transition. D'essais. De contradictions. De chambres couvertes de posters. De styles improbables. De conversations interminables. De corps qui changent avant que les mots soient prêts. De goûts qui varient en trois jours. De certitudes bruyantes et de fragilités silencieuses.
Un âge magnifiquement instable.
Et cet âge mérite mieux qu'un choix entre licornes et rétinol.
Il mérite un vestiaire à soi. Des personnages à soi. Des références à soi. Un imaginaire à soi.
Le droit d'avoir l'air de son âge.
C'est peut-être l'un des plus beaux cadeaux que l'on puisse faire à nos filles.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que les "Sephora kids" ? L'expression désigne le phénomène, documenté depuis 2024, de très jeunes filles ( parfois 9 à 12 ans) investissant les rayons beauté, attirées par des produits promus sur TikTok ou populaires auprès des adultes. Des dermatologues alertent sur l'usage de produits inadaptés à la peau des enfants, comme certains actifs anti-âge ou exfoliants. Plus qu'une anomalie, c'est un symptôme : faute d'univers dédié, les préadolescentes investissent celui des adultes.
Les préadolescentes veulent-elles vraiment "grandir trop vite" ? Pas nécessairement. Lorsqu'on ne leur laisse plus d'espace culturel intermédiaire — ni tout à fait enfance, ni tout à fait adolescence, elles adoptent les codes des plus grandes non par précocité, mais par défaut d'alternative désirable. Quand on retire l'étape intermédiaire, les enfants sautent directement à la suivante.
Comment habiller une fille de 10-12 ans sans la sexualiser ? L'enjeu n'est pas de surveiller chaque choix esthétique ni d'imposer une police morale, mais de rechercher des vêtements et des univers qui permettent d'explorer son style sans reprendre des codes de séduction adulte et de nommer, avec l'enfant, que le malaise vient souvent d'une offre pauvre, pas d'elle.
Sources
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American Psychological Association (2007). Report of the APA Task Force on the Sexualization of Girls.Washington, DC: APA. https://www.apa.org/pi/women/programs/girls/report
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Lamb, S., & Koven, J. (2019). Sexualization of Girls: Addressing Criticism of the APA Report, Presenting New Evidence. SAGE Open, 9(4). DOI : 10.1177/2158244019881024
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Erikson, E. H. (1968). Identity: Youth and Crisis. New York: W. W. Norton.
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Marcia, J. E. (1966). Development and validation of ego-identity status. Journal of Personality and Social Psychology, 3(5), 551-558. DOI : 10.1037/h0023281
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Phénomène « Sephora kids » (2024) : à sourcer précisément (enquête presse + prise de position dermatologique, ex. American Academy of Dermatology) pour respecter le standard de sourcing.