Zillennials : et si nous avions eu la meilleure enfance possible ?

Zillennials : et si nous avions eu la meilleure enfance possible ?

On a grandi sans Wi-Fi. Mais on n'a jamais vraiment vécu sans Internet.

Entre le début des années 1990 et la fin des années 1990, une micro-génération est née dans une faille temporelle assez unique. Ni tout à fait analogique. Ni totalement digitale. Trop jeune pour être pleinement millennial, trop vieille pour être vraiment Gen Z. On nous appelle parfois les « Zillennials » — cette génération entre deux, née sur la frontière mouvante entre deux mondes.

Les bornes varient selon les sources, mais l'idée revient toujours : les Zillennials sont celles et ceux qui ont connu une enfance encore largement déconnectée, puis une adolescence ou une entrée dans l'âge adulte marquée par l'arrivée massive d'Internet, des réseaux sociaux et du smartphone. Certaines définitions les situent autour de 1992-1999, d'autres plutôt entre 1993 et 1998. Ce flou dit déjà quelque chose : cette génération n'est pas une catégorie administrative. C'est une expérience.

Enfants, on jouait dehors. On attendait. On s'ennuyait. On cherchait dans des encyclopédies, pas sur Google. Puis tout a basculé. Le haut débit. MSN. Skyblog. Facebook. Les premiers téléphones avec appareil photo. Les débuts d'une vie en ligne.

Cette génération a vécu la transition. Pas seulement technologique. Culturelle. Intime. Cognitive. Elle se souvient du monde d'avant, et elle maîtrise celui d'après. Un pied dans deux époques.

Et peut-être que c'est pour cela que nous avons eu, sans le savoir, une enfance extraordinairement bien placée dans l'histoire.

Le bon ordre : le réel d'abord, le numérique ensuite

On ne choisit pas son époque. Personne ne choisit. Mais si l'on devait dessiner rétrospectivement l'enfance idéale pour une génération appelée à devenir adulte dans un monde entièrement numérique, on dessinerait probablement quelque chose qui ressemble à la nôtre : une enfance construite dans le réel, puis une adolescence synchronisée avec l'arrivée d'Internet.

Ce n'était pas un plan. C'était un calendrier. Et ce calendrier, les chercheurs qui travaillent aujourd'hui sur l'enfance, le jeu libre, les écrans et la santé mentale commencent à nous faire comprendre qu'il avait quelque chose de précieux.

Nous n'avons pas été privés de technologie. Nous y sommes arrivés après avoir construit autre chose. Des amitiés incarnées. Des après-midis sans stimulation immédiate. Des conflits sans modérateur. Des trajets sans GPS. Des heures d'ennui sans refuge numérique. Une identité qui s'est d'abord formée sans audience.

Avant de nous connecter au monde entier, nous avons eu le temps d'habiter un petit monde.

Et maintenant que nous sommes parents, cette chance devient presque une responsabilité.

Ce que nous avons fait avant d'avoir Internet dans la poche

Avant de comprendre pourquoi ce timing était précieux, il faut se souvenir de ce que nous avons fait pendant toutes ces années où les écrans n'étaient pas encore dans nos poches.

On a joué. Vraiment joué. Des heures dans des cours de récré sans adultes pour arbitrer chaque conflit. Des étés dehors, à rentrer quand la lumière baissait. Des jeux inventés avec trois objets, un trottoir, deux cousins, une copine et une règle absurde qui changeait toutes les dix minutes.

On a appris à s'ennuyer. Et surtout, on a appris à sortir de l'ennui sans bouton.

Le psychologue Peter Gray, chercheur à Boston College, a beaucoup écrit sur le déclin du jeu libre et de l'activité indépendante des enfants. Dans un article publié en 2023 dans The Journal of Pediatrics, avec David Lancy et David Bjorklund, il défend l'idée que la baisse des activités indépendantes — jouer dehors, explorer, prendre de petites responsabilités loin du contrôle adulte — pourrait contribuer à la détérioration du bien-être mental des enfants et adolescents. Les auteurs restent prudents : ce n'est pas une cause unique. Mais c'est une pièce importante du puzzle.

Ce que nous appelions « ne rien faire » était peut-être une école invisible.

On ne savait pas que c'était du développement. On pensait juste qu'on s'ennuyait.

Ce que la Gen Z a pris de plein fouet

Pour mesurer ce que nous avons eu, il faut regarder ce qui s'est passé pour celles et ceux qui sont venus juste après.

Jonathan Haidt, professeur de psychologie sociale à la New York University Stern School of Business, défend dans The Anxious Generation l'idée que la santé mentale adolescente s'est fortement dégradée à partir du début des années 2010, au moment où smartphones et réseaux sociaux deviennent centraux dans la vie des adolescents. Il parle du « Grand recâblage de l'enfance » : le passage d'une enfance principalement fondée sur le jeu à une enfance fondée sur le téléphone. Son diagnostic est puissant : des enfants surprotégés dans le monde réel, mais sous-protégés dans le monde virtuel.

Il est aussi débattu. Candice Odgers, professeure à l'Université de Californie Irvine, a publié en mars 2024 dans Nature une critique importante de cette thèse. Elle rappelle que les corrélations entre écrans, réseaux sociaux et santé mentale existent, mais que la causalité reste difficile à établir. Les enfants déjà vulnérables peuvent aussi se tourner davantage vers les écrans ; les écrans ne créent pas nécessairement, à eux seuls, la vulnérabilité.

Ce débat est essentiel. Parce qu'il nous évite deux pièges : croire que le smartphone explique tout, ou croire qu'il ne fait rien.

Ce que les deux camps reconnaissent, au fond, c'est que l'environnement numérique dans lequel grandissent les enfants d'aujourd'hui est inédit. Aucun parent avant nous n'a élevé des enfants dans un monde où la comparaison sociale, le divertissement, la validation, la distraction, la pornographie, les jeux, les messages et l'identité sont disponibles en permanence dans une poche.

Nous sommes en train d'apprendre en même temps qu'eux.

Notre avantage : nous avons un étalon

Les Zillennials ont quelque chose que peu de générations auront : un étalon intérieur. Nous pouvons comparer les deux mondes parce que nous les avons vécus successivement, pas simultanément.

Nous savons ce que c'est de s'ennuyer sans refuge immédiat. Pas en théorie. Dans notre corps. Nous savons ce que c'est de construire une amitié sans preuve publique de cette amitié. De traverser une rupture sans pouvoir scroller pour l'anesthésier. D'avoir une opinion sans la publier dans la seconde. De prendre une photo sans la poster. D'exister sans audience.

Nous savons aussi ce qu'Internet a apporté. L'accès. La créativité. Les rencontres. La connaissance. Les communautés. La possibilité de construire, d'apprendre, de vendre, de créer, de s'exprimer.

Nous ne sommes pas des anti-écrans. Ce serait ridicule. Nous sommes probablement l'une des générations qui connaît le mieux leur puissance, précisément parce que nous avons vécu leur arrivée comme une expansion.

Mais nous savons aussi que tout n'est pas équivalent. Un après-midi dehors et trois heures de scroll ne construisent pas le même cerveau. Une dispute résolue dans une cour et un conflit réglé par messages ne produisent pas la même compétence sociale. Une attente sans téléphone et une attente comblée par une vidéo ne travaillent pas la même patience.

Ce pont entre deux mondes n'est pas une curiosité sociologique. C'est une compétence rare. Et nous n'avons pas fini de l'utiliser, notamment pour élever des enfants dans un monde que nous sommes presque les seules à avoir traversé dans les deux sens.

Nous sommes devenus parents de l'autre côté

Sauf que nous sommes maintenant de l'autre côté. Nous sommes parents. Et la question revient, concrète et parfois brutale : qu'est-ce qu'on leur donne ?

Nous sommes la première génération de parents à avoir grandi dans les deux mondes. C'est une chance. C'est aussi un vertige.

On peut leur dire que l'ennui produit quelque chose parce qu'on l'a vécu. Que la patience n'est pas une punition. Que la présence physique crée des liens que la présence numérique ne remplace pas. Que ne pas tout savoir tout de suite n'est pas une perte, mais une manière d'apprendre à chercher.

Mais nous sommes aussi la génération du double discours. Celle qui pose son téléphone sur la table en demandant aux enfants de ne pas toucher au leur. Celle qui connaît les études, suit les débats, lit les alertes, partage les posts sur l'attention… puis déverrouille son écran 80 fois dans la journée. Celle qui veut protéger les enfants d'un monde numérique dont elle dépend elle-même pour travailler, aimer, acheter, organiser, se rassurer, se distraire, exister parfois.

Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est une tension historique. Nous sommes parents dans un monde qui nous demande de limiter chez nos enfants ce qu'il a rendu indispensable chez nous.

La vraie question : dans quel ordre ?

La question n'est donc pas seulement : comment interdire les écrans ? Elle est trop binaire. Elle mène souvent à l'échec, à la culpabilité ou à la guerre domestique.

La vraie question est peut-être plus simple et plus exigeante : dans quel ordre ?

Une enfance construite d'abord dans le réel. Des amitiés incarnées. De l'ennui. Des conflits sans modérateur. Des cabanes. Des conversations. Des trajets. Des erreurs. Des jeux libres. Une identité formée avant d'être exposée à l'audience.

Puis le numérique. Pas jamais. Pas comme une récompense interdite qui devient obsessionnelle. Mais après que certaines fondations soient posées.

Ce n'est pas la technologie qui nous a manqué. C'est l'ordre dans lequel nous y avons accédé qui nous a probablement protégés.

Ce que nous pouvons offrir à nos enfants, ce n'est pas une enfance sans écrans. Ce serait presque impossible, et peut-être pas souhaitable. C'est la priorité du réel, d'abord. Longtemps. Assez longtemps pour que le corps, l'attention, l'amitié, la frustration, le jeu et l'ennui aient le temps de construire quelque chose avant que l'algorithme ne vienne proposer autre chose.

Mais le réel est devenu plus difficile à offrir

Avant de culpabiliser les parents, il faut nommer une chose importante. Le monde dans lequel nos enfants grandissent n'est pas celui où nous avons grandi. Pas seulement technologiquement. Structurellement.

Les trottoirs semblent moins sûrs. Les voisins se connaissent moins. Les espaces publics pour enfants se sont réduits. Les terrains vagues, les cours d'immeubles, les rues où l'on jouait jusqu'à la nuit, ont souvent disparu ou sont devenus socialement impossibles. Les adultes surveillent davantage, planifient davantage, transportent davantage.

Les parents ne cherchent pas à enfermer leurs enfants. Ils réagissent humainement à un monde perçu comme plus dangereux et plus jugeant.

Le résultat est paradoxal : on protège plus dans le réel, et les enfants vont chercher la liberté dans le virtuel.

Une enquête publiée dans The Atlantic le 4 août 2025 par Lenore Skenazy, Zach Rausch et Jonathan Haidt, menée avec Harris Poll auprès de plus de 500 enfants américains de 8 à 12 ans, souligne ce décalage : environ 75 % des enfants de 9 à 12 ans jouent régulièrement à Roblox, tandis que beaucoup disposent de très peu d'autonomie dans le monde réel. Lorsqu'on leur demande comment ils préfèrent passer du temps avec leurs amis, 45 % choisissent le jeu libre non supervisé en personne, loin devant les activités organisées (30 %) et la socialisation en ligne (25 %). Et 73 % déclarent qu'ils passeraient moins de temps en ligne si leurs amis du quartier étaient disponibles pour jouer en vrai.

Ce point est bouleversant. Les enfants ne veulent pas seulement des écrans. Ils veulent des espaces. Ils veulent de la liberté. Ils veulent des amis en vrai. Mais très souvent, nous ne savons plus comment leur donner cela sans avoir peur.

Une liberté qui demande du collectif

Nous sommes la génération qui a eu cette liberté. Et nous sommes aussi celle qui a le plus de mal à la transmettre.

Parce que nous savons ce qu'elle produit. Nous l'avons vécue dans notre corps. Mais nous savons aussi ce que nous voyons : les voitures, les faits divers, les regards, les normes, les groupes WhatsApp de parents, les jugements silencieux, l'idée qu'un bon parent est un parent qui anticipe tout.

Rendre un peu de liberté aux enfants demande donc du courage. Mais pas seulement. Cela demande du collectif. Des parents qui se coordonnent. Des voisins qui se connaissent. Des écoles qui acceptent le jeu libre. Des villes qui pensent les enfants. Des espaces publics où l'enfance peut exister sans être immédiatement perçue comme une nuisance ou un risque.

On ne peut pas demander aux familles d'être courageuses seules dans un monde qui leur demande d'être irréprochables.

C'est peut-être cela, le grand angle mort du débat sur les écrans. On demande aux parents de retirer le numérique sans reconstruire le réel. Or l'écran ne remplit pas seulement du temps. Il remplit un vide que nous avons collectivement laissé s'installer.

La génération témoin de la bascule

Les sociologues parlent parfois de générations « ponts », capables de traduire deux mondes qui ne parlent plus tout à fait la même langue. Les Zillennials sont peut-être cela. Une forme de double citoyenneté cognitive : la capacité à naviguer entre présence réelle et hyperconnexion, entre lenteur et instantanéité, entre souvenir du temps long et réflexe du temps réel.

Nous avons connu une enfance où l'on disparaissait dehors pendant des heures. Puis une adolescence où l'on apparaissait en ligne. Nous sommes la dernière génération à avoir connu une enfance réellement déconnectée. Et l'une des premières à devenir adulte dans un monde entièrement numérique.

Cela ne nous rend pas meilleurs. Mais cela nous rend responsables d'une mémoire.

Nous savons que tout ne se remplace pas. Que la présence n'est pas la connexion. Que l'ennui n'est pas l'absence. Que l'autonomie n'est pas le danger. Que le réel, quand il disparaît, ne revient pas automatiquement sous une autre forme.

Et peut-être que notre rôle de parents commence là : ne pas céder à la nostalgie, mais protéger ce que notre nostalgie nous signale. Pas le monde d'avant. La part d'enfance qui permettait aux enfants de devenir eux-mêmes avant d'être regardés.

Nous n'avons pas de carte. Mais nous avons une mémoire. Et parfois, dans un monde qui accélère, une mémoire peut devenir une boussole.

Combiné est né de cette mémoire. Pas d'un rejet des écrans. D'une conviction sur l'ordre : le réel d'abord, longtemps ; le numérique ensuite, quand quelque chose a eu le temps de se construire. C'est pour cela que nous avons dessiné un téléphone qui n'est qu'un téléphone : pas d'écran, pas de flux, pas d'algorithme — juste la possibilité, pour un enfant de 6 à 12 ans, d'appeler ceux qui comptent. Parce que les enfants ne demandent pas un écran de plus. Ils demandent des amis en vrai. Et un moyen simple de les joindre entre deux jeux dehors. Découvrir Combiné →

Questions fréquentes

Qui sont les Zillennials ?

Les Zillennials sont la micro-génération née entre le début et la fin des années 1990 (les bornes varient : 1992-1999, 1993-1998 selon les définitions). Ils sont ni tout à fait millennials, ni Gen Z. Leur particularité : avoir connu une enfance encore largement déconnectée, puis une adolescence marquée par l'arrivée massive d'Internet, des réseaux sociaux et du smartphone.

Pourquoi dit-on que les Zillennials ont un « étalon » ?

Parce qu'ils ont vécu successivement le monde d'avant et le monde d'après Internet. Ils peuvent comparer les deux dans leur propre expérience, pas seulement en théorie. C'est une compétence rare, particulièrement utile aujourd'hui qu'ils deviennent parents dans un monde entièrement numérique.

Faut-il empêcher les enfants d'avoir un smartphone ?

La question n'est pas seulement l'interdiction, mais l'ordre. Une enquête menée en 2025 par Skenazy, Rausch et Haidt (Harris Poll, The Atlantic) montre que 73 % des enfants de 8 à 12 ans déclarent qu'ils passeraient moins de temps en ligne si leurs amis du quartier étaient disponibles pour jouer en vrai. Ce qu'ils demandent, ce ne sont pas plus d'écrans : ce sont plus d'amis, plus d'espaces, plus d'autonomie.

Sources

  • Haidt, J. (2024). The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness. New York : Penguin Press.
  • Odgers, C. L. (2024). The great rewiring: is social media really behind an epidemic of teenage mental illness? Nature, 628, 29-30 (29 mars 2024). DOI : 10.1038/d41586-024-00902-2
  • Gray, P., Lancy, D. F., & Bjorklund, D. F. (2023). Decline in Independent Activity as a Cause of Decline in Children's Mental Wellbeing: Summary of the Evidence. The Journal of Pediatrics, 260, 113352. DOI : 10.1016/j.jpeds.2023.02.004
  • Skenazy, L., Rausch, Z., & Haidt, J. (4 août 2025). What Kids Told Us About How to Get Them Off Their Phones. The Atlantic. — Enquête Harris Poll (mars 2025), N=500+ enfants américains de 8 à 12 ans. Chiffres cités : 75 % Roblox (9-12 ans), 45 % préfèrent le jeu libre non supervisé, 73 % joueraient moins en ligne si leurs amis du quartier étaient dispos.